L’homélie du Père Thomas Binot


Vendredi 30 novembre :

« Tu veux la phrase du jour ? Je l’aime trop !!! En fait c’ est une réponse à celle d’hier, donc je te mets les deux : « N’allez pas croire que pour être authentique, l’amour ait besoin de quelque chose d’extraordinaire. Comment une lampe brûle-t-elle ? Grâce à ces petites gouttes d’huile qui l’alimentent ».i

Et aujourd’hui: « En quoi consistent ces petites gouttes d’huile de notre lampe ? Ce sont les petites choses de la vie de tous les jours : la fidélité, la ponctualité, les paroles aimables, une pensée pour l’autre, la manière de faire silence, de regarder, de parler et d’agir…

Bon bah voilà, au moins ça nous donne des bonnes idées tout ça ! 😉 »

Depuis quelques mois, Sophie méditait chaque jour une parole de Mère Térésa de Calcutta. Et ces paroles n’étaient pas pour elle que de « belles paroles » : elle en faisait ses starting-blocks pour donner corps à la foi qu’elle avait reçue de sa famille. Le 20 mars, elle écrivait à une amie avec qui elle partageait ses réflexions : « On est désormais unies avec nos petites phrases du jour !! C’est une manière tellement simple d’orienter sa journée! Ça m’aide vachement en tout cas ! Je suis sûre que toi aussi ! »

Et dans sa Chronique des JMJ du 16 juillet 2013 sur RNDii , elle redisait avec ses propres mots cette conviction : « Comment être témoin aujourd’hui quand on a 20 ans ? En vivant de Jésus Christ ! On n’a pas forcément besoin de tous aller parler, crier partout autour de nous, mais on peut être des témoins de l’amour du Christ en vivant de notre vie très simplement, et comme ça on sera des témoins que Jésus nous aime. »

Ces attitudes très simples de l’amour au quotidien, nombreux sont ceux qui témoignent que Sophie les a adoptées. Elles constituaient ces petites gouttes d’huile qu’évoque Mère Térésa. Et elles ont illuminé la vie de ceux qui la côtoyaient. Mais pas seulement à cause de la joie et de l’enthousiasme naturels et spontanés qu’elle communiquait le temps d’une rencontre. Ce n’était pas éphémère, la lumière qu’elle communiquait. C’était bien plus… Sophie unifiait sa vie afin que tout converge pour que l’Evangile devienne une réalité concrète et visible, pour que sa vie devienne elle-même Evangile. Elle voulait que ses actes changent la vie en y faisant apparaître le cœur du cœur de notre foi : Dieu nous aime et s’est uni à chacun de nous. En témoignent, là encore, quelques-uns des messages qu’elle a adressés :

Le 6 février dernier, elle écrivait : « …le sermon de dimanche dernier était justement sur ça ! En quoi Dieu est incarné en nous, en quoi dans les hommes on voit Dieu ? Parce que c’est un truc vraiment incompréhensible pour les athées à la base ! Mais c’est tellement stylé !! Ca rejoint la phrase « ce que vous faites aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites » ! C’est tellement beau aussi ! Tout ça me permet d’essayer d’arrêter de critiquer et d’arrêter de dire des choses horribles sur les gens! On peut pas, à partir du moment où ce sont des créations de Dieu !! »

Le 4 mars : « J’en reviens pas des chiffres sur l’Inde et tout ! Quelle pauvreté… Il y a un tellement énorme gap entre eux et nous… Ça me fait tellement de peine ! Et c’est tellement dur de changer les choses… J’ai l’impression que c’est vraiment infaisable ! Mais bon, si chacun met sa petite graine, ça améliore quand même les choses… » Et évoquant une session à Paray-le-Monial : « Ils nous ont aidé à voir le consumisme (ça existe ce mot ?) d’une autre façon, en temps de chrétien quoi ! Et bah, j’ai pas mal de choses à changer ! Ce que j’ai trouvé top, c’est qu’ils nous ont donné des trucs concrets pour changer notre comportement. Donc c’est top. »

Et le 22 avril, elle citait de nouveau Mère Térésa : « Dans le pauvre, nous touchons réellement le corps du Christ. Dans le pauvre, c’est le Christ affamé que nous nourrissons ; c’est le Christ nu que nous habillons; c’est le Christ sans demeure que nous abritons. »iii

Et la veille de sa mort, elle servait les vieillards dans un EHPAD de Guyane.

Vous voyez mes amis, normalement, une homélie sert à commenter l’Evangile. Mais là, je pense que la vie de Sophie l’a commenté bien mieux que je ne sais le faire…

Alors, quand l’Evangile nous dit : « Restez en tenue de service, et gardez vos lampes allumées »iv, je vois dans ces lignes l’attitude qu’a adoptée Sophie. Et cette attitude lumineuse jette une lumière nouvelle sur l’expérience dramatique que nous vivons ! Comprenez-moi bien. Je ne dis pas que Sophie avait une vie parfaite. Je dis qu’elle avait une vie ouverte. Une vie ouverte à Dieu ; une vie ouverte aux autres. Une vie ouverte à un avenir qui dépasse l’horizon des limites humaines, puisque précisément elle commençait à entrevoir la présence de l’Eternel là où notre génération ne voit que limite et déchéance.

Dans l’introduction de son encyclique « Lumen fidei »v , que les jeunes du groupe de Sophie ont particulièrement médité ces derniers jours, durant leur séjour prolongé en Guyane, le Pape François écrit : « Celui qui croit, voit ; il voit avec une lumière qui illumine tout le parcours de la route, parce qu’elle nous vient du Christ ressuscité, étoile du matin qui ne se couche pas. »

La foi n’est pas ce qui donne du sens à la mort de Sophie. Cette mort reste un mystère douloureux. A 21 ans, normalement, on ne meurt pas ! Alors, spontanément, nous nous tournons, vers le ciel ou vers la terre, cherchant qui pourra répondre à notre question : Pourquoi ? Pourquoi Sophie est-elle morte ? Pourquoi ? Parce qu’elle a eu un accident. Ne cherchez pas d’autres raisons. Ne cherchez pas de sens à sa mort : elle n’en n’a pas. C’est insensé.

Ce qui a du sens, c’est sa vie.

Ce qu’elle a fait, ce qu’elle a dit. Le chemin qu’elle a décidé de prendre : voilà qui a du sens. Son implication dans ABO, à l’ABIIF, dans son écoute de la Parole, dans son approfondissement de la foi avec EVEN, voilà qui a du sens. Ses rencontres à l’Ecole Polytechnique Féminine, avec les jeunes de sa génération qui ont adopté des valeurs si différentes des siennes, et qui l’ont poussée à approfondir sa compréhension de la foi chrétienne, voilà qui a du sens. Sa fidélité en amitié et son enthousiasme dans ses projets, voilà qui a du sens. Car ce qui a du sens, c’est ce qui donne un avenir à notre vie. Et Sophie regardait vers l’avenir, ouvrait son cœur à un avenir si grand, qu’il dépasse l’horizon de la vie humaine.

S’ouvrir à l’au-delà de soi. C’est le principe de toute activité spirituelle humaine. Pierre Teilhard de Chardin écrivait : « En son fourmillement d’âmes, dont chacun résume un monde, l’Humanité est l’amorce d’un Esprit supérieur. » Tendre vers cette hauteur et cette grandeur de vie, c’est à cela que conduit l’Evangile. Et Sophie l’avait compris. Et elle nous invite à comprendre cela. Elle a cru en l’amour, en cet amour que le bienheureux Jean-Paul II décrivait dans sa pièce « La boutique de l’orfèvre »vii , comme « l’un des processus de l’univers qui mènent à la synthèse, unifient ce qui est séparé, élargissent et enrichissent ce qui est étroit et limité. »..

C’est parce qu’elle a cru en l’amour que sa vie a pris une nouvelle dimension. Citant Isaïe dans le deuxième chapitre de son encyclique, le pape François écrit : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas. » viii

C’est parce que nous croyons en l’amour que nous pouvons vivre la mort de Sophie, malgré toute la douleur qu’elle entraîne, dans une nouvelle perspective.

Comme beaucoup, je suis pris de vertige face à cette perspective. Comme beaucoup, je suis conscient que face à de telles situations, le silence seul semble s’imposer. Un silence de désarroi. Un silence d’incompréhension. Un silence de respect aussi. Pour ne pas tenter de justifier l’injustifiable. Parce que le destin et la mort demeurent une énigme et une souffrance pour tous. Parce que les questions les plus dérangeantes ont le droit d’être posées. Parce que les réponses sont loin d’être évidentes. Parce que le sens des choses n’est pas une formule toute faite, emballée, et prête à être vendue à qui veut l’acheter.

Mais l’ouverture de l’amour m’invite à aller plus loin. L’amour est le chemin quotidien de l’Espérance. L’espérance qu’il existe un après, qu’il existe un ailleurs, qu’il existe un au-delà. L’Espérance jaillit il y a 2000 ans de la Résurrection du Christ. L’Espérance qui conduit notre désir de Vivre, et de combattre tout ce qui diminue, met en danger ou tue la vie humaine.

C’est cela que la foi nous fait comprendre : l’univers entier est ordonné à la vie. « Pourquoi restez-vous là à regarder vers le Ciel. »ix, , disent les anges aux disciples… Il y a une vie à vivre, il y a un amour à vivre, il y a une fraternité à vivre. Ne pensez pas au moment où viendra le fils de l’homme x, ne cherchez pas à « connaître les délais et les dates que le Père a fixés dans sa liberté souveraine »xi, « prenez la tenue de Service et gardez vos lampes allumées ».Et alors, même traversant les ravins de la mort xii, nous comprendrons que c’est vers les sommets de la vie que nous marchons ensemble. Sophie nous y précède. Elle en a été le témoin « jusqu’aux extrémités de la terre »

Sophie, le 3 décembre dernier, tu écrivais : « Ah oui, je voulais te raconter la messe hier, parce que je l’ai trouvée particulièrement belle : le prêtre a fait un sermon de ouf………… Ça m’a fermé le clapet, je peux plus rien dire maintenant… Il faut absolument que je me rappelle de ce qu’il a dit exactement ; je suis nulle j’ai déjà oublié…!!! Oui ! Que à notre mort, bahhh, on mourrait pas, parce que Jésus qui est en nous est réellement vivant éternellement ! C’est trop rassurant en fait ! Moi qui suis traumatisée par le concept de « vie éternelle », ça m’a bien aidée !! »

A toi de nous aider, maintenant… C’est ta nouvelle mission.

Amen.